« Les élèves ne sont majoritairement pas malheureux à l’école »

Plus de douze millions d’élèves de primaire et secondaire et 884 000 enseignants ont repris le chemin de la classe lundi 4 septembre. Eric Debarbieux, chercheur et ancien délégué ministériel chargé de la prévention de la violence à l’école, est l’auteur du livre Ne tirez pas sur l’école ! (Armand Colin, 240 p., 15,90 €). Il dénonce le fonctionnement pyramidal de l’institution éducative en France et la pression exercée tant sur les enseignants que sur les élèves. Il a répondu aux questions des internautes.

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Eric Debarbieux : A titre d’introduction, j’ai écrit le livre Ne tirez pas sur l’école ! par colère contre le « school bashing », qui est devenu un passage obligé dès qu’on parle d’école : tout irait mal, on n’apprendrait plus rien, tous les enfants seraient malheureux. Il y a derrière cela des légendes urbaines qu’il convient de déconstruire. Un seul exemple : la soi-disant méthode globale de lecture qui en fait n’a jamais été réellement employée en France.

Centroja : Dans votre livre, vous évoquez le fonctionnement pyramidal du ministère de l’éducation nationale. Pourtant, c’est un ministère très territorial (rectorats, directions départementales…) Comment expliquer son poids par rapport au terrain ?

Eric Debarbieux : Par questionnaire, avec mes amis de la Fédération des autonomes de solidarité, j’ai interrogé 44 000 membres du personnel, de 2011 à 2016. 63 % ne s’estiment pas respectés par la haute hiérarchie du ministère de l’éducation. Il y a bien sûr des raisons historiques liées au jacobinisme français. Mais il y a aussi, et peut-être surtout, non pas tant une résistance au changement, mais une résistance à la manière de faire changement. Il y a par exemple, une moyenne de 220 circulaires par an qui émanent de la centrale, c’est un premier sujet de fâcherie et d’inefficacité. Penser par circulaire, c’est penser en rond.

Le deuxième sujet de fâcherie est évidement la manière dont se tricotent et se détricotent les réformes, donnant l’impression au personnel d’injonctions paradoxales et décourageantes. Le troisième sujet de fâcherie, ce sont les sempiternels effets d’annonces qui, là encore, manquent de sens. Même de bonnes réformes peuvent être perçues comme faites contre les personnels.

Centroja : Que veut dire Jean-Michel Blanquer quand il dénonce le « pédagogisme » qui sévirait au ministère de l’éducation ?

Je connais bien Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’éducation, pour avoir travaillé avec lui du temps des assises nationales sur le harcèlement à l’école, par exemple (en 2011 et 2012). C’est quelqu’un de remarquablement intelligent et que je crois sincère dans son amour pour l’école. Cela m’attriste donc qu’il se croie obligé de réveiller de vieilles lunes comme la lutte contre le pédagogisme, la méthode globale ou le retour du redoublement. Il est particulièrement malvenu de faire croire à l’opinion publique que notre école souffre de trop de pédagogie, même sous le nom infamant de pédagogisme.

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Zim : A votre avis, fallait-il permettre le retour à la semaine de quatre jours ?

Les enseignants, dans mon enquête, étaient très massivement (à 86 %) contre la réforme des rythmes du quinquennat précédent. En réalité, on a alourdi la journée des élèves en rajoutant, souvent à la pause du déjeuner, des activités périscolaires. Celles-ci sont fatigantes. Le problème de la réforme des rythmes est à prendre beaucoup plus globalement, en incluant la réflexion sur les vacances scolaires mais surtout sans précipitation.

Ce qui m’attriste dans cette suppression, quelle que soit la qualité ou non de la réforme antérieure, c’est que des milliers de jeunes animateurs se sont engagés, souvent avec cœur, et on leur dit maintenant « vous n’avez servi à rien » les renvoyant dans un néant par rapport à l’emploi.

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Gustave des Guibertes : : Pression, malaise, etc. Pourquoi faut-il que le sujet soit présenté de manière aussi négative ? Est-ce vraiment cela l’éducation nationale ? Ce n’est pas ce que je vis…

Mon livre est au contraire un livre qui montre que les élèves ne sont massivement pas malheureux à l’école. Les chiffres sont clairs : 90 % des élèves du primaire se disent « très bien » ou « bien » à l’école. Il en est de même au collège : plus de 9 élèves sur 10 disent avoir de bonnes relations avec leurs enseignants. Il est vrai que je me suis beaucoup battu et que je continue à me battre pour ces 10 % d’élèves qui souvent sont victimes de harcèlement entre pairs. Ce qui ne m’empêche pas, quand il le faut, de ne pas supporter le « pas de vague » qui parfois tient lieu de réponse à la souffrance de certains élèves.

Juliga : Beaucoup de directeurs d’établissement sont toujours vent debout contre la réforme des rythmes scolaires. Celle-ci les a obligés de fait à travailler (ou cohabiter) avec d’autres équipes « périscolaires ». Laisser chaque commune faire un choix n’est-il pas céder aux intérêts des adultes plutôt qu’à ceux des enfants ?

Il ne s’agit pas de directeurs d’établissement mais de directeurs d’école. Un directeur d’école n’a aucun statut hiérarchique. Il ne peut rien obtenir de ses collègues autrement que par son charisme. Comment voulez-vous qu’il n’y ait pas de vrais conflits de territoire avec le périscolaire ? Bien sûr cela se passe souvent bien mais j’ai eu cette année à faire avec une véritable malveillance en certains lieux contre la directrice d’école par exemple.

La réforme des rythmes a entraîné des problèmes de « pouvoir » parfois invraisemblables. Un exemple : ce cas de harcèlement qui se produit certes parfois pendant les heures scolaires et que la directrice tente de prendre en charge tout en se heurtant à un refus de celle qui se nomme « la directrice du périscolaire ». Où est dans ce cas la cohérence ?

Maintenant, l’égoïsme des adultes peut bien exister mais connaissez-vous une profession où, de manière autoritaire, on rajoute une demi-journée de travail sans compensation salariale, ce qui fut le cas de la réforme des rythmes. Il faut bien rappeler que l’enseignant des écoles primaires est aussi celui qui fait le plus d’heures et qui est le moins payé.

Centroja : M. Blanquer s’appuie beaucoup sur des études et des comparaisons internationales pour justifier les réformes. A-t-on des preuves que la seule réduction des effectifs fonctionne ?

Il faut relire la réalité de ce que disent les enquêtes internationales et en particulier PISA (Programme international pour le suivi des acquis). Contrairement à la légende, la France ne s’enfonce pas dans les profondeurs du classement. Elle est dans la moyenne supérieure sur 72 pays : 26e en maths, 26e en sciences et 19e en lecture. Elle est par exemple largement devant l’Espagne, les Etats-Unis, l’Italie et le Luxembourg. Bref, peut mieux faire mais arrêtons le catastrophisme.

Il est évident que certaines enquêtes peuvent appuyer les politiques publiques. D’autres nous autorisent à être largement plus critiques. Par exemple sur le redoublement, le ministre a tenu à déclarer qu’il l’autorisait. L’ennui, c’est que toutes les enquêtes sans exception montrent que les pays qui réussissent le mieux sont ceux qui ne procèdent pas au redoublement. Prenons ce problème de manière économique et non pas idéologique : un redoublement au primaire coûte 6 000 euros, 8 000 euros au collège. Avec dix redoublants en moins, on peut s’offrir un poste de psychologue à plein-temps.

Quant à la réduction des effectifs, il y a eu effectivement des recherches qui ont montré une augmentation de quelques points dans les compétences scolaires au bout d’un an, mais qui disparaissaient un an plus tard entre le groupe expérimental et le groupe témoin.

Aalcaide : Pourquoi l’école génère-t-elle des tensions si fortes en France ?

Il y a actuellement une véritable récupération nauséabonde de l’angoisse pour l’avenir qui a toujours eu pour corollaire le « c’était mieux avant ». Arrêtons de penser que l’école peut, ou résoudre tous les problèmes sociaux, ou être responsable de tous les problèmes sociétaux. Au lieu de tirer sur l’école, aidons les professionnels et les élèves. Méritons notre école.

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