Ken Robinson : « L’école doit changer pour s’adapter aux enfants d’aujourd’hui »

Onze ans après avoir été mise en ligne, la conférence TED de Ken Robinson « L’école tue-t-elle la créativité ? » est toujours en tête des TED les plus regardées (46 689 549 de vues au 25 août). Mais comment passer du discours aux actes ? Dans Changez l’école ! (PlayBac, 464 pages, 22,90 euros), l’universitaire anglais explique comment les changements qu’il appelle de ses vœux pourraient être mis en œuvre. Il s’y emploiera également lors d’un débat dimanche 24 septembre, dans le cadre du Monde Festival.

Vos idées séduisent un très large public, mais elles semblent lentes à se concrétiser. Pourquoi ?

Le changement est forcément lent. A fortiori en matière d’éducation, terrain formidablement complexe et soumis à des pressions de toutes sortes. On cumule ici le conservatisme naturel des institutions, l’aversion au changement de la majorité des êtres humains, mais aussi des points de résistance spécifiques. Un enseignant ou un parent qui jugent le système défectueux peuvent être d’anciens élèves qui n’ont pas été si malheureux que cela à l’école, voire qui ont réussi grâce à l’école.

Il faut du cran pour sortir son enfant d’un système dans lequel on a soi-même réussi, ou pour entraîner ses élèves dans une voie alternative. Comme nous le disons en Angleterre, « Better the devil you know than the one you don’t » (« Mieux vaut un mal connu qu’un bien qui reste à connaître »)… Mais les choses changent. Vous citez les 47 millions de vues de ma conférence de 2006. Ce qui me frappe personnellement le plus, c’est qu’elle continue, onze ans plus tard, à être visionné en moyenne 20 000 fois par jour. Cela signifie bien, au-delà de ma personne, que ce discours résonne.

L’aviez-vous pressenti en 2006 ?

En aucun cas. Ce jour-là, je m’étais préparé à partager mes idées avec quelques centaines de personnes présentes dans la salle, pas avec les citoyens de 160 pays. Je ne planifiais pas de changerle monde !

A quoi attribuez-vous cet écho ?

Ce que m’en disent les gens, dans le monde entier, c’est que cette conférence les a en quelque sorte autorisés. Autorisés à penser, alors qu’ils se croyaient isolés, que l’éducation traditionnelle ne répond ni aux défis du siècle, ni aux besoins des enfants. Autorisés, pour certains, à lancer des projets d’écoles fondés sur la créativité, en Patagonie, aux États-Unis, en Europe

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Quelle place occupent les savoirs fondamentaux dans ces écoles ?

Une place… fondamentale ! La créativité ne relève ni de l’inné, ni de processus en roue libre, sans cadre ni structure – je comprends d’ailleurs que les personnes qui la voient ainsi se méfient de l’idée d’écoles créatives. La créativité, telle que je la définis, consiste à chercher des idées nouvelles qui ont une valeur.

Comment définissez-vous cette valeur ?

Certainement pas dans l’absolu. En cours de dessin d’école primaire, on ne va pas montrer aux enfants le plafond de la chapelle Sixtine en leur disant : « Voilà où nous en sommes ; faites mieux ! ». Cette valeur doit être définie par les enseignants, en regard du contexte et du niveau des élèves. L’important est que les enfants soient amenés, dans une atmosphère de confiance et d’empathie, à réfléchir par eux-mêmes.

Comment ?

De nombreux dispositifs pédagogiques les mettent dans cette situation : le jeu, qui est un ressort d’apprentissage majeur ; la réalisation de projets, qui permet aisément de donner du sens aux apprentissages et de motiver les élèves ; tout ce qui relève de la culture « maker » que catalysent les « fab labs », ces espaces coopératifs où l’on fabrique des objets grâce, entre autres, aux imprimantes 3D ; la bonne vieille maïeutique, qui place le questionnement au cœur des cours. Ces approches conduisent à des apprentissages très robustes en langues, en sciences, en mathématiques, etc. Elles induisent en outre beaucoup de discipline et de travail. Ceux qui imaginent que créativité rime avec oisiveté en seront pour leurs frais !

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Pourquoi la créativité est-elle aussi importante ?

Parce que c’est ce qui nous fait avancer. Toutes les grandes ruptures ont été accomplies parce que l’être humain sait, parfois, faire preuve de créativité, et non reproduire inlassablement ce qu’il faisait auparavant. L’école doit donner cette compétence aux enfants car ils vont arriver dans un monde où beaucoup sera à réinventer. L’intelligence artificielle va bouleverser le marché de l’emploi. C’est en cours depuis longtemps dans l’industrie ; c’est imminent dans les services. Quel sera l’impact exact de ces changements ? A quelle échéance se produiront-ils massivement ? Franchement, je pense qu’on ne le sait pas plus aujourd’hui qu’on ne pouvait prévoir l’impact de la révolution industrielle au début du XIXe siècle. La seule chose que l’on sache, c’est que cela va arriver, et que la transition peut être brutale. Songez seulement aux bouleversements produits par les smartphones ou les réseaux sociaux, qui n’existaient pas en 2006 lorsque j’ai donné cette conférence.

L’école doit donc changer pour adapter les enfants à l’économie de demain ?

Non. Cela sera un bénéfice collatéral. Elle doit changer d’abord pour s’adapter aux enfants d’aujourd’hui, qui se portent de plus en plus mal, soumis qu’ils sont à l’addiction aux écrans, à la pression scolaire, à la surprotection des parents, au cyber-harcèlement… Partout dans le monde, les taux de dépression et de suicide des jeunes augmentent.

La créativité empêche-t-elle cela ?

Il est délicat, méthodologiquement, de tenter de prouver qu’un dispositif empêche quelque chose d’advenir, surtout pas le suicide, qui procède d’une équation intime et multifactorielle. Nous disposons en revanche d’études nombreuses et convergentes sur les effets que produisent les écoles créatives : moins d’abandons, plus de motivation, plus de réussite aux examens, plus de satisfaction des élèves, des enseignants et des parents… Je donne dans mon dernier livre l’exemple d’écoles, notamment dans des zones très défavorisées, dont les résultats aux tests ont progressé formidablement. A aucun moment, contrairement aux écoles traditionnelles, elles n’ont fixé pour objectif de mieux réussir ces tests. C’est la mise en œuvre d’approches différentes qui le leur a permis.

Pourquoi, en ce cas, le déploiement de telles écoles semble-t-il bien lent ?

Est-il si lent que cela ? C’est un changement qui se produit à la base, dans les établissements, dans les classes. De telles écoles ouvrent dans le monde entier. Ne manque qu’une prise de conscience générale. Aux Etats-Unis, je pense que le moment de bascule se produira quand les gens auront conscience que l’investissement qu’ils consentent pour que les enfants aient un diplôme en passant par le système traditionnel ne rapporte plus autant qu’avant. Et je crois que ce moment est plus proche que votre question le laisse supposer.

Ken Robinson participe, dans le cadre du « Monde Festival », au débat sur le thème « Peut-on apprendre à devenir créatif ? » , dimanche 24 septembre, de 11h30 à 13h00, à l’Amphithéâtre de l’Opéra Bastille.

Propos recueillis par Emmanuel Davidenkoff

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