Les enseignants perplexes face à la rentrée « en fanfare » de Blanquer

Les enseignants ne s’en cachent pas : quand l’information a commencé à circuler, le 21 juin dernier, ils ont d’abord cru à une blague. « C’était le jour de la fête de la musique, raconte une directrice d’école qui a préféré rester anonyme. Faire un courrier officiel pour nous demander d’accueillir, à la rentrée, nos nouveaux élèves en chantant, même de la part d’un ministre qui raffole des coups de com’, ça m’a semblé impossible, dit-elle. J’ai cru à une annonce parodique ! »

Et pourtant, l’information a vite été confirmée. Le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, et la ministre de la culture, Françoise Nyssen, ont même fait de ce « moment musical », qu’ils ont demandé à tous les enseignants du primaire et du secondaire d’organiser, un temps fort de cette rentrée 2017, en écho à la « priorité » à l’éducation artistique et culturelle fixée par le candidat Macron durant la campagne.

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« Un moment musical, même modeste, ça se prépare »

Mais comment mobiliser orchestres et chorales quand les établissements sont vides ? « Je n’avais plus cours au moment de l’annonce, explique Fanny, enseignante dans un établissement privé de Grenoble qui a elle aussi requis l’anonymat, et pas de chorale au collège sur laquelle m’appuyer ». La jeune femme n’a rien prévu de particulier : « Notre rentrée est étalée dans le temps ; les 6es reprennent lundi après-midi, les autres mardi matin. Quant à mes lycéens, entre le baccalauréat réussi pour les terminales et les changements d’affectation, il ne reste plus grand monde… »

C’est surtout la faisabilité de la mesure qui a fait réagir les enseignants, confirme Anne-Claire Scébalt, présidente de l’Association des professeurs d’éducation musicale (APÉMu), qui aurait applaudi la proposition… si seulement elle avait été mieux anticipée. « Un moment musical, même modeste, ça se prépare. La moitié des collègues a saisi la balle au bond, et voit dans l’initiative l’occasion de mettre en valeur notre discipline, l’autre moitié supporte mal ce coup de projecteur. C’est vraiment du 50/50 ! »

Ecoles, collèges et lycées ne sont pas à égalité

D’autant qu’à cet exercice improvisé, écoles, collèges et lycées ne sont pas à égalité – peu de lycées, notamment, proposent l’option musique ou des dispositifs spécifiques. Mme Scébalt se considère chanceuse : dans son lycée des Vosges, l’implication des élèves est forte. « Je les ai recontactés via Facebook, et ils sont partants ».

Au programme, ce lundi : une « scène ouverte » dans la cour de l’établissement, à 13 heures, sur laquelle les « anciens » réinterpréteront un morceau présenté au bac, tiré d’un opéra-rock réécrit à partir de la Traviata de Verdi. « Un joli moment », espère-t-elle.

Certains élèves de Karine Bourdois – une vingtaine sur les 65 qui composent la chorale de son collège d’Ille-et-Vilaine – ont accepté sans hésiter de « grignoter » sur leur dernier jour de congés. « Il a suffi de les appeler, et ils sont venus répéter, vendredi, pour se mettre en voix ». Le « jour J », ses élèves de 5e, 4e et 3e viendront un peu plus tôt que prévu pour accueillir les 6e, avec un chant extrait d’un spectacle donné en juin, Les Indiens sont à l’Ouest, créé par l’artiste Juliette.

Même volontarisme de la part des élèves de Logann Vince, qui fait sa huitième rentrée dans le Finistère. « Moi, je m’en tiendrai à sortir la sono dans la cour s’il fait beau ; ce sont les collégiens qui vont choisir ce qu’ils veulent jouer… et ils sont plutôt motivés », se réjouit ce jeune professeur. Il avait déjà, jeudi, l’accord de trois des groupes de rock et de variété qui se sont montés dans son collège l’an dernier pour intervenir le « jour J ».

David Claude, qui enseigne dans un collège rural des Deux-Sèvres, a vu grand : ce sont trois temps d’accueils en musique qu’il prévoit pour lundi, autour de chants mais aussi d’un atelier créatif sur tablette et d’un « JT de rentrée ».

Scepticisme en primaire

Mais au primaire ? Face à des enfants plus jeunes et bien moins autonomes, les professeurs des écoles ne cachent pas leur scepticisme devant une « annonce en fanfare avant tout destinée à l’opinion publique », tacle le SNUIpp-FSU, syndicat majoritaire.

« Ça ne correspond vraiment pas à nos préoccupations de rentrée, confirme une directrice d’école dans l’Orne. Dans une école rurale comme la mienne, le jour-J, on s’assure que chacun est bien dans sa classe, que le bus scolaire a été pris, que l’inscription à la cantine a été faite. On rassure les enfants comme les parents… mais on ne sonne pas la fanfare ! »

Dans sa classe de CP, elle organisera sans doute – comme tous les ans – un moment de chant, mais rien de collectif ni de tonitruant.

Mettre la chorale en avant

Depuis plusieurs années, les politiques lancent des « actions vitrine » pour mettre la chorale en avant, explique Anne Claire Scébalt, de l’APÉMu, en citant le Printemps des chœurs ou encore l’Ecole des chœurs. Et pourtant, sur le terrain, la situation des chorales s’est dégradée, assure-t-elle, avec la disparition des heures dédiées et des rémunérations spécifiques.

« Reconnaître le rôle du chant choral dans le système éducatif, sa contribution au développement des compétences sociales et d’un climat scolaire apaisé, ça ne passe pas seulement par la création d’un grand événement. Ce n’est pas que de l’amusement, plaide l’enseignante d’Epinal (Vosges) ; il faut valoriser tout le travail fait en amont ».

« En amont et au quotidien », souligne Cécile Bourdin, enseignante dans un collège ZEP de l’académie grenobloise. « Je prévois de fairechanter les élèves tout au long de l’année et de les préparer au mieux à se produire au sein du collège, lors de semaines thématiques, en maison de retraite, en salle de spectacle… mais pas à l’arrache », conclut-elle.

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